Le running, un business en or !


Equipementiers, organisateurs et sponsors… Ils sont tous en lice pour tirer profit de l’engouement de 12 millions de Français pour la course à pied. Zoom sur un sport gratuit devenu un formidable marché.

Marseille, dimanche 30 octobre, 6 h 45. Ils sont 15 000 à s’être levés aux aurores pour enfiler leurs chaussettes de contention, shorts flashy et dossards à 48 euros (pour les frais d’inscription)… Le drôle de rituel d’une tribu qui ne cesse de grandir : les « runners ». Après avoir convergé vers le parvis Ganay du stade Vélodrome, et s’être prêtés aux fouilles imposées par l’état d’urgence, ils accèdent enfin à la zone de départ de la mythique course des 20 km de Marseille-Cassis. 9 h 30, c’est le départ. Un groupe de 34 professionnels s’élance en tête à l’assaut du bitume suivis de milliers d’amateurs, qui mettront deux heures en moyenne pour faire partie des 14 232 « finishers ». Cette épreuve, créée en 1979, est la plus grande organisée en région et figure parmi les plus réputées au monde, pour son ambiance et la beauté de son parcours. « Quand je m’entraînais dans les années 1970 dans les rues de Marseille, on me traitait de fada, se souvient Alain Benoit, 71 ans, qui n’a jamais loupé un seul des 38 Marseille-Cassis ! Nous étions 900 inscrits la première fois, c’était une mobilisation exceptionnelle à l’époque. J’étais arrivé 12e. » En 1979, notre pays comptait moins de 500 coureurs réguliers recensés par la Fédération française d’athlétisme (FFA). La pratique, venue des Etats-Unis et portée par des marques comme Nike, fait ensuite une percée en France dans les années 1980 et 1990. C’est l’ère du jogging. « En 2000, 3 millions de Français couraient », explique Bertrand Avril, directeur associé de l’agence de marketing Uniteam Sport. Mais depuis deux ou trois ans, c’est carrément la folie. « 

cropped-header« Nous estimons que 12 millions de Français courent actuellement, soit 25 % de la population en âge de s’adonner à cette discipline, souligne Alexis Barrassin, directeur des études du cabinet de conseil en communication Sportlab. Depuis 2014, la croissance est de plus de 20 %. Du jamais-vu dans aucun autre sport. » Certaines marques, comme Decathlon, estiment même à 16 millions le nombre de runners dans l’Hexagone. « Il y a quinze ans, c’était surtout une pratique de quadragénaires, de “performeurs” et de personnes d’un milieu plutôt aisé, note Bertrand Avril. Puis, toutes les tranches d’âge et tous les milieux sociaux s’y sont mis. » En premier lieu, les femmes et les jeunes, attirés par l’incroyable diversité des styles de course et par l’esprit convivial qui règne désormais sur cette discipline.

Si le jogging était avant tout une pratique individuelle, le running est un sport de partage, auquel on s’adonne pour s’entretenir, s’aérer et retrouver ses amis. Résultat : il séduit désormais massivement les 15-24 ans, un tiers des coureurs selon Sportlab… « Mais aussi les femmes ! ajoute Virgile Caillet, déléguée générale de la Fédération française des industries sport et loisirs (Fifas). Elles sont 30 % plus nombreuses aujourd’hui qu’en 2013. » Les Françaises et les jeunes auraient été incités à arpenter les routes grâce à l’iPod, permettant de courir en musique, au smartphone, qui apporte un sentiment de sécurité, et à Facebook, pour le plaisir de partager son expérience.

NY-46« J’ai commencé en 2008, après la naissance de mon fils, afin de me remettre en forme, raconte Audrey Rosier, 39 ans, dentiste installée à Saint-Jean-des-Mauvrets, près d’Angers (Maine-et-Loire). La course à pied, c’était le sport le plus facile à pratiquer, où je voulais, quand je voulais, sans contrainte. Au début, j’étais incapable de courir plus de dix minutes. » Six mois après ses premières foulées, elle boucle le semi-marathon de Paris. Et court en 2013 les 42 kilomètres du mythique marathon de New York. « Aujourd’hui, je m’entraîne trois à quatre fois par semaine avec un groupe d’amies. » Comme 5 % des Français, elle a déjà participé à un trail (course dans la nature, sur des sentiers) et court volontiers pour la bonne cause. Elle a ainsi participé à l’épreuve des Demoiselles du Bugatti (5 kilomètres), au Mans (Sarthe), organisée en octobre au profit de l’association Le cancer du sein, parlons-en !

Un marché de 850 millions d’euros

Avec ses 12 à 16 millions d’aficionados dont 35 % prennent désormais part à des courses officielles (contre seulement 17 % en 2014), le running est vite devenu l’un des sports les plus rentables de France. « Le marché des chaussures, du textile et des accessoires pèse 850 millions d’euros, précise Virgile Caillet, de la Fifas. C’est deux fois plus que le foot. A elles seules, les chaussures vouées à ce sport génèrent 500 millions d’euros de chiffre d’affaires avec 8,2 millions de paires vendues chaque année. »

1Les marques se ruent donc logiquement sur ce business en or. Depuis les plus légitimes tels que les équipementiers Nike, Asics, Salomon ou Adidas. Jusqu’aux nouvelles griffes et aux petites marques françaises : Sirun (vêtements féminins), BV Sport (sous-vêtements), Enko (des chaussures à 350 euros la paire !)… En passant par les barres nutritionnelles PowerBar, les boissons énergétiques Red Bull, Overstim ou Apurna.

Activité gratuite, le running peut finir par coûter cher aux coureurs, très sollicités par les marques. « Les compétiteurs hommes dépensent en moyenne 528 euros par an en équipement et inscriptions aux courses, contre 414 euros pour les runneuses », explique Virgile Caillet. Les 46-60 ans, avec un montant de 584 euros, ont le panier moyen d’achats le plus élevé. Dès 2004, Decathlon a lancé Kalenji, sa marque spécialisée dans la course à pied qui détient aujourd’hui le tiers du marché français. « En rendant le prix des chaussures ou de la tenue de running plus accessible, nous avons participé à l’explosion de ce sport en France, constate Angélique Thibault, sa directrice. De nombreux acteurs sous-entendent à coups de marketing qu’un bon équipement est cher, mais c’est faux. » Chez Kalenji, les prix vont de 11,99 à 85 euros maximum pour une paire de chaussures de running, alors qu’il faut compter au minimum 100 euros pour des marques haut de gamme comme Asics ou New Balance.

 « Autre spécificité du marché, le running a réussi à prendre le virage du digital, ajoute Alexis Barrassin, de Sportlab. Tous les coureurs affichent leur parcours et leurs exploits sur les réseaux sociaux. C’est de cette façon que ce sport est devenu un phénomène de société, une passion virale. » Grâce aux applis – souvent payantes dans leurs versions « pro » – comme Runtastic, Runkeeper, Pumatrac ou Nike+ Running, les runners restent connectés. Selon Sportlab, 43 % des pratiquants réguliers utilisent les réseaux sociaux, 65 % courent avec leur smartphone, et 44 % possèdent une montre connectée permettant de mesurer – et de partager – les performances. « La mienne, c’est une Garmin, confirme Tayeb Bennoui, 34 ans, à l’arrivée du Marseille-Cassis qu’il a bouclé en 1 h 35. Et je ne peux plus courir sans elle ni sans mon portable ! » Le jeune homme, salarié au service des sports de la mairie de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), est devenu en quelques années une petite figure du running français. En 2014, il a lancé une rubrique consacrée à la course à pied sur son blog, Le Geek sportif 2.0. Bien vu ! Il compte aujourd’hui plus de 17 000 « followers » sur Twitter. Tayeb organise pour ses abonnés des séances d’entraînement à Paris une fois par semaine. Il s’inscrit à au moins 12 courses officielles par an et sa notoriété lui permet même de financer – en partie – sa passion… « Certaines marques me sollicitent pour que j’organise des jeux-concours sur mon blog. D’autres m’invitent comme ambassadeur sur des courses dont elles sont partenaires. Sans l’invitation de New Balance, je ne pouvais pas participer au Marseille-Cassis, qui m’aurait coûté plus de 300 euros pour un week-end. » Pour les grandes courses nationales, en plus du prix de l’inscription, il faut ajouter le tarif des nuits d’hôtel, des déplacements en train, voire en avion… Quand elle a couru le marathon de New York en 2013, Audrey Rosier est passée par un tour operateur spécialisé. « Le package (vols, hôtel et dossard) m’a coûté environ 2 500 euros pour six jours sur place. »

Le running est ainsi devenu un formidable business touristique. Les courses officielles, reconnues par la Fédération française d’athlétisme, sont historiquement organisées par les collectivités, les associations et les clubs sportifs. La plupart des 5 000 à 6 000 épreuves annuelles françaises (quasiment toutes payantes, autour de 20 à 30 euros l’inscription) culminent à quelques milliers de participants. Mais, attirés par ce phénomène de mode, les organisateurs professionnels sont en train de chambouler ce marché.

mara-cst-101314-101_49503077-1050x700Les plus actifs sont Amaury Sport Organisation (ASO), qui gère le marathon et le semi-marathon de Paris, le marathon du Mont-Saint-Michel et Ironman, qui a racheté Lagardère Unlimited en janvier 2016, et organise notamment le marathon de Bordeaux. « L’enjeu pour les capitales mais aussi de plus en plus pour les petites communes, c’est d’être perçues comme sportives et accueillantes, explique Bruno Lapeyronie, maître de conférences associé à l’université de Montpellier-I. C’est à qui accueillera la plus grande course. Avec une dépense moyenne de 200 euros par participant, les marathons sont les épreuves les plus rentables. » Ainsi, pour le marathon de Paris, l’investissement de 1,5 million d’euros génère environ 50 millions d’euros de retombées.

Sur les 60 à 70 courses importantes se déroulant tous les ans en France, 5 à 6 très grands rendez-vous, comme les marathons de Paris, de Lyon, du Médoc ou la course Marseille-Cassis, attirent entre 10 000 et 50 000 personnes et atteignent cette rentabilité gigantesque. Sans l’assise financière des organisateurs pros ou le sponsoring de grandes marques, les petits promoteurs, eux, galèrent, voire jettent l’éponge, accablés par les contraintes d’organisation (motiver les bénévoles, renforcer la sécurité, etc.)…

Le coût d’un dossard a grimpé en flèche

Conséquence de cette professionnalisation, les frais d’inscription grimpent en flèche. « Payer 1 euro du kilomètre est devenu la norme, et ça me semble logique de participer financièrement à l’organisation, explique Charly Lallemand, jeune commercial nantais de 26 ans, qui court depuis quatre ans. Mais payer plus de 30 euros pour des courses soutenues par d’importants sponsors, ça me dérange. » Il est vrai que le prix des dossards s’envole ces derniers temps… Celui du Schneider Electric marathon de Paris a augmenté de 5 euros chaque année, pour atteindre 80 euros en 2017 (et jusqu’à 115 euros selon les options choisies). Et il fallait débourser entre 40 et 50 euros pour parcourir les 6,6 km du parcours 2016 de La Parisienne, sponsorisé par des marques comme Reebok ou Evian… Bref, c’est l’inflation, et ça, les runners n’aiment pas. ASO se défend pourtant. « Nos courses offrent des séances d’entraînement avant l’épreuve, des “goodies”, des puces de chronométrage, des applis…, pondère Edouard Cassignol, directeur des épreuves grand public. C’est une expérience inoubliable. Et le dossard du marathon de Paris reste moins cher que celui de New York ou Berlin, facturés autour de 350 euros ». Attention donc à ne pas dégoûter les coureurs. « Ce qui a fait le succès du running, c’est sa quasi-gratuité, souligne Angélique Thibault, de Decathlon. Mais les courses très prisées et les dossards de plus en plus chers pourraient bien demain le desservir… »

source : Le Parisien.fr

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Catégories :Actu

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